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Il existe un parallèle troublant entre le jeu, la perte au jeu et la peinture. Au départ, le même combat contre le hasard, parfois l'intervention d'un même « coup de chance », d'un côté les trois rouleaux qui s'alignent, de l'autre la tache d'encre qui prend la forme d'un visage sans réellement l'avoir cherché et qui devient révélation. C'est aussi le même geste de la main qui réunit peintres et joueurs, l'une verse le liquide, l'autre baisse le levier de la machine à sous. Très vite surgit une envie commune d'aller plus loin, de ne pas s'arrêter là, d'atteindre la fortune ou l'œuvre qui enfin va révolutionner l'histoire de l'art. On rejoue, on rajoute, on perd, on enlaidit, on se ruine, on massacre par excès de couleur ou de matière, ce que la coïncidence ou le destin s'étaient donné tant de mal à faire naître.
Ce qui perd, c'est l'excès d'orgueil pour la peinture, l'excès de vanité pour le jeu.
A posteriori, les même insomnies, remords, remises en cause, les mêmes pertes d'appétit, violence ou torture de ce qui est à jamais perdu. Ces retours en arrière qui nous rendent la vie impossible parce que le choix nous était donné de s'arrêter ou de continuer. Le bandit manchot et la toile renvoient l'homme à ses propres limites et débordements. Malheureusement rares sont ceux pour qui l'expérience est salutaire. Toiles et pots de pièces seront à nouveau vidés de leur contenu, saccagées pour les unes, dilapidés pour les autres.
Mais la comparaison entre les deux phénomènes s'arrêtera ici car malgré les similitudes il ne faudrait pas croire qu'en chaque joueur sommeille un peintre, ou que l'acte de peindre peut avoir la légèreté du jeu. Il n'en est rien.
Elle était allongée dans la pénombre de sa chambre.
Comme chaque après-midi d'été,
les volets entrebâillés ne laissaient entrer dans la pièce
qu'un maigre filet de lumière qui ondulait sur le sol.
Elle aimait cette possibilité de prolonger la nuit, de voir le calme de la nuit
se prolonger pendant des heures. Mais ce qu'elle aimait par-dessus tout c'était
avoir un livre ouvert à côté d'elle, attendant patiemment
que sa vue s'adapte à l'obscurité. Elle faisait plusieurs
tentatives successives pour arriver à distinguer les caractères,
reposait le livre, patientait encore et recommençait avec l'avidité
des lecteurs infatigables.
Elle était grisée par ces instants de conquête comme un photographe
qui plonge son papier dans un bain révélateur. Chaque seconde
écoulée lui livrait une image plus nette encore, jusqu'à
ce qu'elle soit en mesure de pouvoir se l'approprier pleinement.
Antoinette voyait naître les premières lettres avec l'émerveillement
d'une enfant qui découvre les symboles d'un texte écrit au jus de
citron se révéler au contact de la flamme.
Cette capacité de l'œil à pouvoir s'adapter
à son environnement la rendait admirative. Mais bien qu'elle eut
connaissance de l'explication du phénomène par la science,
elle feignait de croire encore à l'intervention d'une certaine
magie, l'obscurité de la pièce ajoutant au mystère d'un
secret qu'elle seule semblait détenir, celui de pouvoir lire, même
la nuit.
J'aime les livres. Les livres en tant qu'objets de forme rectangulaire.
Il m'arrive parfois de choisir un volume sur l'unique sensation qui s'en dégage au moment où je le feuillette. Je saisis l'ouvrage par la tranche, sans prêter attention à sa couverture, son titre ou son contenu et je laisse mon pouce glisser lentement le long des feuilles. A quel point le feuilleter d'un livre en fonction du papier, de sa densité, de l'encre choisie, peut être différent d'un livre à l'autre. Un bruit léger et venteux. Un rapport sensuel et puissant.
Les livres vivent avec moi, ils sont tachés, cornés, brinquebalés sans
aucun ménagement. Ils doivent souffrir comme je souffre, être
confrontés aux mêmes conditions d'existence. Je n'ai
aucun respect pour les livres en tant qu'objets. J'éprouve
même un certain plaisir à les maltraiter, pour qu'ils représentent
la vie, soient marqués par l'histoire, en portent les stigmates,
parfois même heureuses, de ce que je peux traverser.
Qu'existe-t'il de plus émouvant que de retrouver dix, quinze ou vingt ans plus tard,
là une tache de café ou quelques grains de sables secrètement logés
dans l'immobilité et la pliure d'un livre ?
Elle ressemble à Marguerite Duras, c'est la même ressemblance, la même extravagance dans la manière de s'exprimer, le même goût, le même appétit marqué pour les jeunes hommes. Peu de bijoux sur elle, mais elle tient ses bagues, ses mains comme des sacrements. Elle séduit, elle cherche à séduire, à capter le regard d'autrui en se servant du sien. Elle a plus de 50 ans, peut-être plus de 60, elle est blonde, une coupe courte coiffée en arrière, qui pourrait aller à un garçon, mais sans qu'elle ne perde rien de sa féminité. Et son visage est cadré, comme enfermé par le port de lunettes à bord épais cerclé de noir. Un col roulé, pièce textile quasi-indissociable de l'uniforme MD donne à son port de tête une rigidité qui ne peut inspirer que le respect et l'autorité.
Quelque part, elle me fait aussi penser à Jeanne Moreau. Une manière
de relever la tête avec défiance, le coude sur la table, la main sous le
menton qui sembler exercer une poussée de la tête vers l'inspiration.
Ce n'est pas un hasard si Jeanne Moreau a été choisie pour jouer le rôle
de Marguerite Duras, son amie-ennemie, au cinéma. Un certain mimétisme les
rassemble, une intelligence très proche, presque confondante, un assemblage de
plusieurs vérités.
La même jalousie aussi. Je viens de recevoir un appel sur mon portable,
son regard s'est immédiatement détourné du mien.
Jalouse sans même savoir qui est au bout du fil. Elle prend l'air
de se désintéresser de moi, mais un court instant seulement.
A peine avais-je raccroché qu'elle se remit à me fixer avec insistance,
une nouvelle mise à l'épreuve.
Je comprends ce bellâtre qui l'accompagne. Il a la trentaine, l'air captivé,
envoûté par cette femme aux apparences très simples, presque
austère, mais qui cache sans doute un grand talent. Elle parle de croisette,
d'une vie de riches dont elle force le trait.
Elle me fait aussi penser à Odile, sans doute parce que je suis
passé par là, que j'ai moi aussi été, plus
jeune, vers l'âge de 20 ans, à la place de ce jeune amant, face
à une femme de deux fois mon âge au regard de feu et de glace,
d'un bleu lumineux qui vous perce à jour dès les premières minutes
ou vous vous en approchez.
Je ne sais rien de cette femme et je ne connaîtrai sans doute jamais rien d'elle,
si ce n'est le constat de sa ressemblance avec Marguerite Duras.
Duras, Jeanne Moreau, Odile, trois femmes qui chacune à leur manière ont
marqué ma vie, posé leur empreinte de manière indélébile
sur ma conscience, qui m'ont rendu ivre des femmes et de leur élégance.
Je leur dis merci pour leur beauté et l'émotion qu'elles ont su me donner, qu'elles ont su m'offrir malgré elles, à leur dépend, sans que je ne sache jamais ce que moi j'ai pu leur apporter en retour.
Stéphane SIMON
Décembre 2004
Savez-vous à quand remonte votre intérêt pour la peinture ?
Mon environnement familial est à l'origine de ma passion pour l'art et pour la création. Mon oncle était Ebéniste d'Art. Durant toute mon enfance et une partie de mon adolescence, je lui ai souvent rendu visite dans son atelier où il m'a appris à reconnaître les styles, à respecter les essences de bois, à les sentir, à les toucher. Cela m'a en partie permis de développer une sensibilité aux formes, aux couleurs, aux matières, mais aussi aux odeurs, celles des teintures, des vernis, de la térébenthine.
Ma première acquisition de toile, j'avais sept ou huit ans. Mes parents avaient décidé de m'emmener en Bretagne pour les grandes vacances. Peu de temps avant de quitter notre lieu de résidence, ils m'ont demandé ce que je souhaitais ramener comme souvenir de notre séjour. Sans hésitation, mon choix s'est porté sur une « Marine » qu'un peintre local venait d'achever quelques jours auparavant en bordure de port. Au-delà du lien affectif, c'est la finesse des détails reproduits et l'agilité du peintre qui m'avaient alors fasciné.
J'ai toujours eu une véritable passion pour les arts graphiques. Je n'ai réellement commencé à les pratiquer que tardivement, vers l'age de 20 ans au retour d'un séjour d'études passé à l'étranger.
Quelle est votre méthode de travail ?
Pour le travail du nu, je pars toujours soit d'une photo, soit d'un modèle vivant qui vient poser à l'atelier. Ce travail nécessite toujours une étape préparatoire importante alimentée par de nombreux croquis. Pour l'aquarelle, les pastels et acryliques sur papier, il n'intervient aucune étape préparatoire, le travail de la matière et le choix des supports est instinctif. Je travaille quasiment toujours à plat, sur une table d'architecte placée au milieu de la pièce. Je peux ainsi évoluer tout autour pour avoir une vision globale du résultat.
C'est un travail éprouvant, physiquement éprouvant, que de tourner sans cesse autour de la table à dessin. La vigueur physique avec laquelle une œuvre a été réalisée se traduit souvent dans la pression du trait. C'est ce que j'aime dans le dessin, la traduction qu'il offre de la passion que met un artiste dans le tracé. Certains papiers sont de véritables tranchées tant la pointe acérée de la mine de plomb les a creusés. Si l'on y prête un minimum d'attention, on peut voir dans ces stigmates du papier, de la cellulose, autant de beauté que dans le sujet lui-même.
Sur quel support peignez-vous habituellement ?
Mon support de prédilection est le papier depuis que j'ai commencé à travailler. L'explication est d'origine tactile, le papier à une vie propre dans la durée, il absorbe la matière et la fait remonter à la surface d'une manière parfois imprévisible, ce que n'autorise pas le support de la toile plus résistant et sans surprise technique.
Le travail de l'aquarelle, en particulier, peut être source de grandes satisfactions comme d'immenses déceptions car l'eau et les pigments suivent souvent de manière incontrôlée les veines du papier. Le résultat peut être soit l'échec de son idée de départ, soit la création d'une forme nouvelle, non souhaitée, mais qui par la magie de la chimie organique fait naître une oeuvre indépendante.
Dans quel lieu peignez- vous ?
Dans une pièce infiniment petite que j'appelle mon atelier. En ce qui concerne les croquis préparatoires, il m'arrive de les exécuter hors de mon atelier, dans des cafés, dans le train pour fixer un mouvement ou une pose inhabituelle, un visage caractéristique, une perspective de lieu intéressante. Lors d'une série animalière, je me suis rendu pendant plusieurs semaines dans un parc zoologique pour saisir le mouvement de certains animaux, en particulier des félins et leurs comportements à différents moments de la journée. Ceci étant il m'est difficilement concevable de passer à l'étape de la peinture hors de mon atelier.
Quel rapport entretenez-vous avec les autres formes d'art ?
Il n'est pas une forme d'art qui ne m'ait influencé dans mon travail. J'éprouve une affection particulière et presque instinctive pour le travail du bois, mais également pour la sculpture dont je reconnais l'extrême difficulté technique lorsqu'il s'agit d'une œuvre sur marbre ou sur granit, pour le travail du verre puisque ayant grandi à Nancy j'hérite indirectement d'une tradition très importante autour de ce matériau lié aux œuvres de Daum, Gallé, Gruber et Muller.
Le travail des autres artistes est tout à la fois fait pour remettre en cause ses propres convictions, mais sert également, à d'autres instants, à les renforcer.
Quel rapport avez-vous entre votre peinture et les autres formes d'art plastique ?
J'aime le travail des autres artistes, je le respecte, l'admire. J'ai sous les yeux au moment de peindre, des sculptures en céramique, des pâtes de verre, des photographies, des gravures que j'ai pu acquérir au fil des années et que j'ai disposées dans mon atelier. Toutes ces œuvres sont des sources d'inspiration. Elles me rappellent en permanence que les grands travaux sont le fruit d'une intense réflexion sur la mise en page, la qualité des rapports chromatiques, qu'ils résultent d'une grande exigence technique.
Pour mieux comprendre le processus de réalisation d'un nu, j'ai accepté d'être moi-même modèle pour l'Artiste-Peintre Brigitte Sanchez. Le travail du verre de Marie-Odile Savigny me touche également par sa puissance expressive et sa dramaturgie. La série de gravures sur le thème du Baiser réalisée par Christine Masanet m'a beaucoup touché par la sensualité, la fougue, la bestialité et l'érotisme intenses qui se dégagent des entrelacs de bouches saisis par l'artiste. L'acquisition d'œuvres n'est pas uniquement ce qui me lie à ces artistes. Nous nous rencontrons régulièrement pour échanger nos idées, nos conceptions de l'art parfois très divergentes, pour présenter nos nouveaux travaux respectifs et nous faire découvrir mutuellement des artistes dont certains d'entre nous ignorions l'activité.
Quelle est votre définition d'un « acte culturel » ?
Un acte culturel doit avoir une valeur sociale, c'est à dire participer à l'échange d'idées, aux rencontres de personnes et doit, à mon avis, inciter les acteurs et les spectateurs de l'acte culturel proprement dit à l'action. La peinture rentre dans le cadre de cette définition, elle mobilise l'énergie d'un artiste qui, à travers son œuvre, cherche à atteindre la sensibilité du spectateur. Le simple fait d'inciter un spectateur à se déplacer physiquement pour aller à sa rencontre peut-être considéré comme un acte culturel.













